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Le syndrome du "bon petit soldat" : quand l'engagement empêche de voir venir le burn-out

il y a 1 jour
7 min de lecture




Il existe un profil que je rencontre très régulièrement en consultation : celui du "bon petit soldat". Une personne fiable, volontaire, engagée qui tient bon même quand tout vacille autour d'elle mais aussi en elle. Nous pouvons prendre comme exemple une cadre de 43 ans, responsable d'équipe depuis huit ans, qui enchaîne les dossiers urgents, répond aux mails le week-end "parce que sinon ça s'accumule", et qui arrive en consultation non pas parce qu'elle se sent épuisée, mais parce que son conjoint et sa médecin traitante s'inquiètent pour elle. Ce n'est pas un hasard si ce sont souvent les patients les plus investis, les plus consciencieux, qui arrivent en cabinet au stade le plus avancé de l'épuisement, parfois au bord de l'effondrement. Comprendre ce mécanisme, à la fois psychologique et neurobiologique, permet d'agir bien avant que le corps n'impose l'arrêt.



Qui est le "bon petit soldat" ?


Le "bon petit soldat" est cette personne qui a appris, souvent tôt dans son histoire, que sa valeur se mesure à sa capacité à tenir, à ne pas se plaindre, à être utile et irréprochable. Cela peut prendre racine dans une enfance où l'on félicitait l'enfant "sage" et "débrouillard", ou dans une fratrie où l'aîné devait "montrer l'exemple". Ce même enfant devenu adulte se reconnaîtra dans des phrases comme "je ne peux pas laisser tomber l'équipe" ou "les autres ont besoin de moi, je suis le/la responsable, il faut que je montre l'exemple.

En thérapie des schémas, ce fonctionnement s'apparente aux schémas d'exigences élevées et de sacrifice de soi : la personne place la barre très haut pour elle-même, minimise ses propres besoins, et associe le repos ou le ralentissement à une forme de faute ou de faiblesse. Concrètement, cela se traduit par des situations très banales en apparence : reporter un rendez-vous médical parce qu'il y a plus urgent au travail", refuser une aide proposée par un collègue par peur de paraître incompétent, ou culpabiliser après avoir pris un jour de congé maladie alors même que la fièvre était réelle.

Ce trait, loin d'être un défaut de caractère, est une stratégie d'adaptation qui a longtemps fonctionné au travail, elle vaut (parfois) reconnaissance, promotions, fiabilité reconnue par les collègues. Notre cadre de 43 ans, par exemple, a bâti toute sa réputation professionnelle sur cette fiabilité : "on sait qu'on peut compter sur elle" est devenu à la fois son identité et son piège. C'est précisément cette efficacité passée qui rend le mécanisme si difficile à repérer de l'intérieur : le "bon petit soldat" a construit son identité sur la performance et l'endurance, deux qualités qui deviennent des angles morts face aux premiers signaux d'alerte.



Ce que disent les neurosciences sur le déni de l'épuisement


Le corps, lui, ne ment pas même quand le mental continue d'avancer. Le concept de charge allostatique, développé par les chercheurs McEwen et Stellar, décrit la façon dont l'organisme ajuste ses systèmes biologiques pour maintenir sa stabilité face aux exigences de l'environnement. Quand le stress est activé de façon répétée sans période de récupération suffisante, cette charge s'accumule comme une dette biologique. Le monde professionnel, avec ses sollicitations continues, en est un terrain particulièrement propice.

Pour illustrer concrètement cette "dette" : un cadre qui enchaîne des semaines à 55 heures sans réelle coupure, qui saute des repas pour finir un dossier, ou qui dort cinq heures en pensant "je rattraperai le week-end", ne laisse jamais à son organisme le temps de revenir à un état de repos réel. Chaque petite dérogation semble anodine isolément,c'est justement leur répétition sans réparation qui construit la dette allostatique.

Chez le "bon petit soldat", cette dette s'accumule silencieusement parce que le système d'alerte interne, l'interoception, c'est-à-dire la capacité à percevoir et interpréter les signaux internes du corps (fatigue, tensions, accélération cardiaque), est en partie mis en sourdine par l'hypervigilance à la tâche et aux attentes extérieures. En consultation, cela s'observe souvent ainsi : quand je demande à un patient depuis combien de temps il ressent cette fatigue, il découvre parfois, en y réfléchissant vraiment, que cela dure depuis plusieurs mois (voire même plusieurs années), un délai qu'il n'avait jamais pris le temps de mesurer parce qu'il était constamment "en mode action". Des travaux de recherche récents explorent d'ailleurs le lien entre les capacités interoceptives, le stress perçu, et l'apparition du burn-out, en s'appuyant sur des modèles qui envisagent l'énergie comme une ressource limitée qui s'épuise progressivement sous l'effet du stress.

Sur le plan neurochimique, le stress chronique perturbe l'équilibre des neurotransmetteurs impliqués dans la motivation, l'humeur et le sommeil notamment la sérotonine, la dopamine et le GABA. Cette dérégulation explique en partie pourquoi les premiers signes d'épuisement se manifestent souvent par des troubles du sommeil, une irritabilité inhabituelle ou une perte progressive de plaisir, bien avant l'effondrement franc. Un patient qui, six mois plus tôt, se réjouissait de retrouver ses collègues le lundi matin et qui aujourd'hui redoute chaque réunion sans savoir pourquoi, illustre bien cette érosion progressive et silencieuse de la motivation.



Pourquoi les signes précoces sont systématiquement minimisés


Les données cliniques sur cette question convergent : le déni du travailleur peut entraîner un retard de prise en charge du burn-out. La Haute Autorité de Santé souligne d'ailleurs que certains profils sont particulièrement vulnérables du fait de l'image de l'infaillibilité, des valeurs d'engagement et d'abnégation, et des injonctions contradictoires propres à leur activité. C'est très net chez les soignants, mais aussi chez les indépendants qui n'ont "personne pour les remplacer", ou chez les managers qui estiment devoir "montrer l'exemple" à leur équipe en toutes circonstances.

Ce déni n'est pas un simple aveuglement volontaire. Il s'inscrit dans un véritable cercle vicieux clinique : au lieu de considérer la baisse d'efficacité comme un signal d'alarme, la personne culpabilise et se remet à travailler davantage pour atteindre ses objectifs, ce qui aggrave la situation. Un exemple concret : un professionnel qui remarque qu'il met deux fois plus de temps à rédiger un rapport qu'auparavant peut interpréter cela comme un manque de rigueur personnelle, et compenser en travaillant plus tard le soir, alors que ce ralentissement cognitif est justement l'un des signes avants-coureurs du processus d'épuisement. Cette phase paradoxale du processus, est celle où la négation atteint son paroxysme au moment même où la baisse de motivation et la fatigue sont déjà bien installées.

Pour le "bon petit soldat", ce mécanisme est renforcé par une croyance profonde : ralentir, ce serait décevoir, ce serait échouer. Cette croyance s'exprime souvent par des pensées automatiques très concrètes : "si je pose un arrêt, tout va s'effondrer sans moi", "je n'ai pas le droit de flancher, pas maintenant", ou encore "les autres tiennent bien, pourquoi pas moi ?". Le corps envoie pourtant des messages de plus en plus insistants et généralement bien avant que l'esprit n'accepte de les entendre.



Les signaux à ne plus ignorer


Voici quelques exemples concrets de la façon dont ces signaux se manifestent au quotidien :

Une fatigue qui persiste malgré le repos : se réveiller déjà épuisé après une nuit de sommeil complète, ou constater que même une semaine de vacances ne suffit plus à "recharger les batteries"

Des troubles du sommeil : s'endormir en repassant mentalement la liste des tâches du lendemain, ou se réveiller à 4h du matin avec des pensées liées au travail

Une irritabilité nouvelle : s'agacer pour des détails habituellement anodins, comme un collègue qui pose une question simple, ne plus supporter les remarques de l'entourage, les cris des enfants.

Des douleurs physiques diffuses : maux de tête récurrents en fin de journée, tensions dans la nuque, troubles digestifs sans cause médicale identifiée.

Une baisse de concentration : relire trois fois le même paragraphe d'un mail sans en retenir le sens, oublier un rendez-vous pourtant noté.

Un sentiment de devoir "encore en faire plus" : rallonger les journées de travail pour compenser une efficacité perçue comme insuffisante, alors que c'est l'inverse qui serait nécessaire

Aucun de ces signes, pris isolément, n'est alarmant. C'est leur association et leur persistance dans le temps qui doivent alerter, d'autant plus chez une personne peu habituée à s'écouter.



Sortir du pattern : une approche intégrative


Accompagner un profil de "bon petit soldat" suppose de travailler à la fois sur la reconnexion aux signaux corporels et sur les croyances profondes qui alimentent le surinvestissement. Dans ma pratique, plusieurs approches se complètent utilement :

La thérapie des schémas permet de repérer, de comprendre et d'assouplir les schémas précoces inadaptés comme ceux liés aux exigences élevées au sacrifice de soi hérités de l'histoire personnelle. Concrètement, cela peut passer par un travail sur le mode "parent exigeant" intériorisé, en explorant d'où viennent ces injonctions ("qui, dans mon histoire, m'a appris que je devais toujours tenir ?") et en construisant progressivement un discours interne plus bienveillant.

L'ACT (thérapie d'acceptation et d'engagement) travaille la capacité à agir selon ses propres valeurs plutôt que selon des injonctions intériorisées, en aidant par exemple la personne à distinguer "ce qui compte vraiment pour moi" de "ce que je crois devoir faire pour être digne d'estime".

L'hypnose peut faciliter une reprogrammation inconsciente afin de travailler sur les émotions enfouies et sur les biais cognitifs sur lesquels l'inconscient avait bâti des schémas de réponse devenus aujourd'hui obsolètes et potentiellement néfastes.

La pleine conscience aide à recentrer son attention sur l'ici et maintenant afin de réduire l'impact des pensées envahissantes.



En conclusion


Le "bon petit soldat" n'est pas quelqu'un de fragile : c'est souvent une personne dont les ressources d'adaptation ont été mobilisées si longtemps, si efficacement, qu'elles ont fini par masquer l'épuisement réel. Reconnaître ce mécanisme le plus tôt possible, avant que le corps n'impose l'arrêt, est un acte de prévention, d'amour envers soi, et non un aveu de faiblesse.


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